D'humeur massacrante

L'inconvénient quand on vit seul, c'est qu'on ne sait pas si on est d'humeur massacrante avant qu'on est adressé la parole à quelqu'un.

J'aurai dû m'en douter quand j'ai rendu ma clef à la réception de l'hôtel. On fait le même boulot mais putain, ce qu'elle était pas agréable. J'ai dû ressentir un truc du genre "va chier conasse" mais je ne l'ai pas formulé.

J'ai pris le tram pour la Gare du Midi. Départ 9h13 de Bruxelles. Arrivée 10h38, Paris Gare du Nord.
J'ai la gerbe dans le tram. Pas assez dormi hier soir. Trop de vin et de cigarettes la veille au soir avec en prime un moustique qui m'a tourné autour pendant ce qui m'a paru être toute la nuit. Une fille parlait au téléphone dans le tram. ça me saoûlait. Ouais, j'aurai dû m'en douter à ce moment-là que j'étais d'humeur massacrante. J'ai eu des pensées limites racistes. Avec son accent blege, pourquoi parle-t-elle aussi fort??? Si j'y pense bien, elle parlait normalement mais ça me cassait les oreilles. J'avais envie de silence et pas d'entendre 5 fois de suite qu'elle allait à la Gare du Midi. C'est à croire que l'autre au bout du fil ne comprenait rien à ce qu'elle disait.

Arrivée Gare du Midi. Je me prends un thé vert avec un croissant et une bouteille d'eau. Le thé va me faire du bien. La caissière, un peu speed avec la file d'atente, me stresse. Elle prend sa voix faussement aimable des vendeuses de magasin. "Vous voulez bien avancer Madame", la voix forte, le sourire emprunté. Je ne vais pas assez vite pour payer, prendre mon plateau. La dame derrière moi devient ma voisine. "ah!", dit la caissière. Quoi, quoi, quoi!!!! Je te paie, non? Donne-moi 2 minutes pour sortir mon porte-monnaie!Putain! T'as un train à prendre? Non? Ben, moi si. J'aurai dû m'en douter que j'étais d'humeur massacrante.

9h05. Je suis sur le quai. Bon, il va pas tarder à arriver.

Déjà, le train a du retard. ça me saoûle mais j'arrive à me dire que c'est pas grave. En fait, ce qui me saoûle c'est qu'à aucun moment, on nous dit que le train a du retard alors qu'il en a. C'est la moindre des choses, merde, quand même de s'excuser!

Je regarde mon billet à 19 euros non remboursable, non échangeable. Fenêtre. Cool! Je vais pouvoir dormir. A l'arrivée du train (enfin!), tout le monde se rue à la porte. Moi la première. J'ai un peu honte alors je me la joue civilisée en restant à ma place et en évitant de pousser. Mais, j'ai envie que d'une chose:c'est de gueuler sur le touriste coréen que j'ai repéré tout à l'heure. Il porte sur son visage l'angoisse du touriste qui va louper son train. Il est là le train! Il va pas bouger jusqu'à ce que tout le monde soit monté! Putain, ce que j'étais d'humeur à tuer tout le monde mais que je le savais pas encore.

On rentre dans le train. Il y a ceux qui se dépêchent de se mettre à leur place en pensant à ceux de derrière pour qu'ils avancent et puis il y a ceux qui prennent leur temps dans l'allée pour sortir leur livre, leurs petites affaires avant de ranger leur sac, et puis il y a ceux qui arrivés au milieu du wagon se rendent compte qu'ils ne sont pas dans la bonne voiture. Mais, celle d'avant. Alors, tranquillement, pépère, ils se retournent et passent dans le sens inverse de la file vers leur voiture comme si les gens qui se trouvent devant eux n'existaient pas. Alors, d'abord pas de "excusez-moi" ou de je-me-mets-sur-le-côté-histoire-de. Non, non. ils t'écrasent les pieds pour passer. Disons-le franchement, ils font chier tout le monde. En plus, ils font partie de ceux qui ont des valises super lourdes. Putain! Ce que les gens sont sans-gênes. Je sais pas, ils ont peur qu'on leur pique leur place? ils ont pas remarqué qu'il y avait un numéro de siège sur le billet? Donc, il a fallu que je me pousse, de ma propre initiative, pour qu'ils passent dans l'allée étroite, je dis bien étroite, avec leurs grosses valises. Si j'avais décidé d'être aussi con qu'eux, on y serait encore. Dans l'allée.

Je m'installe à ma place.Il y a personne à côté de moi. Cool, je vais pouvoir dormir.

C'est quand il m'a parlé que j'ai su que j'ai su que j'étais d'humeur massacrante. Il m'a demandé s'il y avait quelqu'un à côté de moi. Jui lai répondu que non. Et puis, il commence à me raconter sa vie du style "oui, parce que je viens de...". je l'interromps: "Vous faites comme vous voulez". C'est quand j'ai prononcé cette phrase que j'ai senti à quel point j'étais de super mauvaise humeur. C'est marrant, il y a toujours ce mythe avec les copines qu'on peut rencontrer l'homme de sa vie dans des lieux insolites, comme le train. Ben lui, c'est pas l'homme de ma vie. A peine il a parlé qu'il m'a saoûlé.

Il s'installe tranquillement à côté de moi. Il a disparu quand les contrôleurs sont passés. Un fraudeur. Je ne sais pas pourquoi je me suis imaginée en train de le dénoncer aux contrôleurs. Et je me suis dit que c'était super beauf de faire ça. Après j'ai commencé à imaginer comment la compagnie de train pouvait limiter les fraudeurs mais pas en utilisant la délation (c'est trop dégueulasse!) mais avec plus de contrôles, en les cherchant dans des endroits insolites comme les toilettes. Après tout, chacun sa vie. S'il fraude, c'est qu'il y a une raison. Jessaie de m'endormir.

Il revient. Je m'installe en mettant mes pieds sur mon sac à main au cas où il veuille me le piquer. J'ai 10 euros dans mon porte-monnaie. Mais, j'ai un passport. Il pourrait le revendre! Ou pire, il pourrait me piquer mon billet (j'ai quand même vérifié en sortant du train). Il sort son portable et le consulte.

Un bébé joue quelques sièges derrière moi. J'essaie d'évaluer les bruits qui vont m'empêcher de dormir. En fait, sa mère le fait jouer. C'est pas désagréble à entendre. Par contre, un téléphone portable sonne toutes les 15 minutes. A chaque fois qu'il s'arrête de sonner et que j'entend son propriétaire parler, j'attends la prochaine sonnerie qui va me saoûler. Un autre voyageur dit timidement "Téléphone!". Je regrette qu'il ne le dise pas plus fort, histoire de lui foutre la honte.

Tout le wagon est silencieux, même le bébé. Il y a juste un mec, un seul qui fait chier tout le monde avec son putain de téléphone. Et puis, c'est pas la sonnerie discrète! Non, c'est fort! Il y a que les beaufs qui mettent leur sonnerie fort, histoire que tout le monde ait bien compris qu'ils ont un téléphone et qu'ils ont une vie sociale débordante. Avec des sonneries aussi fréquentes, ça doit être sa mère qui l'appelle.

Je m'endors quand même. La bouche ouverte, je crois. Et puis, je m'en fous s'il me voit. C'est pas le prince charmant! Quand je me réveille, je vois mon voisin en train de feuilleter mon journal. Je le regarde. Il me fait un grand sourire. Je lui dit: "Vous auriez pu demander". " Je n'ai pas voulu vous réveiller", dit-il gentiment en retournant à sa lecture. Je referme les yeux. Je me rends compte que ça ne me fâche pas vraiment qu'il lise mon journal.

Le téléphone de l'autre blaireau sonne. Mon sang ne fait qu'un tour. Je gueule: "Téléphone!". Un mec assis le siège devant moi rigole. Je sens mon voisin amusé. Je sais que j'ai des alliés mais des alliés silencieux. Parce que c'est quand même moi qui passe pour la beauf qui gueule!

Je rouvre les yeux. je regarde dehors. on est à Paris. Je mets mes chaussures. Mon voisin plie mon journal et me le tend. Il disparait. C'est à ce moment-là que j'ai vérifié dans mon sac. Rien ne manque. J'ai un peu honte. Mais, bon, je suis de mauvais poil, alors, me faites pas chier! Aujourd'hui, je vais bosser et j'ai vraiment pas envie d'y aller! Je vais encore voir plein de touristes à l'hôtel qui veulent savoir comment aller à Versialles, aux Deux Magots, au Moulin Rouge, les trucs de touristes, quoi. J'en ai ma dose!

Le train s'arrête. Là, encore, aucune courtoisie pour sortir.

Je prends le métro. Une ado qui pue, l'air punk, se goinfre d'un Kinder Bueno, dont elle jette allègrement le papier par terre. Elle pue. J'ai pitié. Je la regarde du coin de l'oeil. Elle doit avoir 16 ans. Elle a pas l'air net et surtout elle n'a pas l'air de s'être lavé depuis un moment. Elle a les sacs plastiques remplis de conneries qu'ont les SDF. Putain quel monde de merde! C'est une môme!

J'arrive à ma station. Bir-Hakeim. A côté de la Tour Eiffel. Traduction:blindé de touristes qui marchent à 2 à l'heure et qui savent pas où est la Tour Eiffel.

Je sors vite pour être le plus rapidement chez moi. J'ai pas fumé depuis ce matin. ça doit ête ça, aussi. Les gens sortent lentement, ils s'arrêtent au milieu de tout, pour voir où est leur conjoint, leurs enfants!

Entrée de mon immeuble. Un mec sort de l'ascenseur au moment où j'arrive sur le palier. Il semble vérifier le fonctionnement de l'ascenseur. J'ai un doute. Il ressemble au ramoneur avec qui je me suis engueulé parce qu'il ne voulait pas comprendre qu'on avait déjà fait ramoné la cheminée et surtout qui me foutait un peu les jetons parce qu'ils étaient trois! il me regarde l'air pas content. Je lui demande "Vous attendez quelqu'un?" "Non, merci!" Quoi, quoi, quoi? C'est quoi ton problème au juste?

Je ferme la porte. Je pose mon sac.

Putain! Qu'est-ce que je suis conne quand je suis d'humeur massacrante!!!