TUNNEL

TUNNEL

J’ai pensé faire demi-tour. Le bruit des talons était assourdissant. Toutes ces personnes qui marchaient comme des soldats dans ce couloir de métro.

J’étais contre la porte. Je me suis retournée pour l’ouvrir et rebrousser chemin. Elle était fermée à clef. Mince ! Il y a quelques minutes encore, j’étais passée par cette porte. J’ai joué avec la poignée plusieurs fois, j’ai regardé par la serrure. Pas de clé. Mais, je pouvais distinguer ce qu’il y avait derrière la porte. Pliée en deux, comme si j’avais mal au ventre, je me concentrais pour mettre un nom sur les formes que mon œil communiquait à mon cerveau. Des balais serpillières, des seaux. Je n’en croyais pas mes yeux. Un regard sur la porte comme pour vérifier quelque chose : porte de service. Pourtant, cette porte était bien l’aboutissement d’un tunnel que je venais d’emprunter. J’avais suivi les instructions du guide. Rêveuse, je suis restée devant la porte :
« Je vous propose de faire un voyage. Ce n’est pas un voyage au sens strict du terme. Mais, ça n’en reste pas moins un voyage. Difficile. Sachez-le. Mais, je vois que vous êtes décidée à arrêter ces tempêtes. Il vous faut comprendre d’où vous est venue ce pouvoir. Apparemment, vous ne vous souvenez pas .

Il y a une porte ici, m’a-t-il montré du doigt. C’était une porte très banale en bois, avec une poignée. A partir du moment où vous passez cette porte, vous traverserez un tunnel au bout duquel il y aura, non, pas la lumière, a t-il dit en ricanant bêtement, mais une autre porte. Ce qu’il y a derrière, je ne pourrai vous le dire. Ça ne dépends que de vous.

J’écoutais avec une très grande attention.

« Je vous laisse un téléphone portable. Comme vous le voyez, il n’y a qu’une seule touche. Si à un moment, vous ne voulez plus continuer, vous pouvez m’appeler. » J’étais prête à tout pour arrêter ces tempêtes mais son plan me paraissait inquiétant. Ça a dû se voir parce qu’il m’a dit : « Il n’y aucune inquiétude à avoir. Ce que vous verrez, c’est votre monde. La seule consigne à retenir, c’est de suivre votre instinct, le chemin qui vous semble le plus approprié. » Mon monde ! S’il est fait de tempêtes, je ne sais pas si je ne dois pas m’inquiéter !

J’ai accepté. Et la Lionne ? Je vais lui expliquer, m’a t-il dit. Elle comprendra. Moi aussi je pense qu’elle comprendra. Et puis, au moins, elle sait où je suis s’il s’avère que c’est un taré.

C’est ce que je me disais devant cette porte. Que j’avais suivi les instructions loufoques d’un fou. Je me retrouvais prisonnière dans un couloir de métro. Je voulais rentrer à la maison. J’étais sur le point d’essayer encore une fois d’ouvrir cette porte quand un homme m’a percuté avec toute la force de son élan. Il s’est retourné pour constater ce qui l’avait bousculé. Je lai engueulé : « Hé, faut regarder où on marche ! » Il avait l’air estomaqué. il ne me regardait pas vraiment. Il semblait regarder dans ma direction mais sans me voir. Son visage exprimait l’incompréhension puis l’idée qu’il avait rêvé. Il a fait demi-tour et a repris le cours de ce flot humain. La colère, probablement causée par la douleur de mon épaule meurtrie, m’a décidé de le suivre pour lui dire deux mots. Dans un vocabulaire que j’avais déjà choisi. Mes mais dans les poches, j’ai senti le téléphone dans ma poche droite. Je l’ai serré. J’appellerai une fois que j’aurai réglé cette affaire avec cet enculé, me suis-je dit. Il marchait vite, très vite, esquivait, ralentissait sa cadence pour mieux doubler le moment d’après. Je l’ai suivi comme j’ai pu en essayant d’adapter ma vitesse à la marée humaine. Et puis, je l’ai perdu de vue. Son rythme était trop rapide : on sentait le marcheur de haut niveau. Le monde autour de moi, le bruit des talons, leurs cadences désynchronisées, les bousculades, les visages fermés rivés sur le sol, les grands, les petits, les gros, les moins gros, les hommes, les femmes, les poussettes, les touristes, les non touristes, les travailleurs, les clodos, les riches, les pauvres, les immobiles, les hyper actifs, tout ce monde, dans un sens, dans un autre, semblait avoir décidé de se retrouver comme pour le rendez-vous d’une manif dans ce couloir de métro. Mon attention n’était plus l’homme qui m’avait percuté mais sur la sauvegarde de mon corps de cette foule prise comme de remous et de spasmes autour. Le tout c’était de ne pas se retrouver dans un de ses spasmes pour ne pas se faire écrabouiller. Trouver un endroit pour m’arrêter était le nouvel objectif. La musique me venait aux oreilles. Je m’approchais de percussions africaines. J’attendais de les voir à n’importe quel moment. Marcher, ne pas s’arrêter pour écouter, passer comme si on ne les voyait pas, comme s’ils étaient inexistants, comme si c’était vraiment une source de nuisance. Ne pas admettre qu’on adore les voir, les entendre, ne pas oser leur dire merci de nous faire croire qu’on est la star principale d’un film hollywoodien au moment où le héros est dans une réflexion profonde comme on s’aventure à le faire dans un couloir de métro et qu’une musique accompagne ce moment clé du film. J’ ai surtout envié la distance qu’ils arrivaient à imposer aux passants.

Mes pieds ont heurté un objet. Tout en gardant mon rythme dans le couloir, je l’ai trouvé. C’était un citron, d’un jaune très vif. Une partie de foot s’est improvisée entre les pieds des passants, à leur insu. Sa couleur jaune jurait avec la couleur gris sale du sol. Il rebondissait de pied. Il allait de l’avant, de l’arrière, parfois de côté. Il semblait se moquer d’être dans un couloir de métro. Toutes sortes de pieds ont participé à la partie : des pieds d’hommes d’affaires, neufs, noir et bien cirés, des pieds de femmes sophistiquées, en pointe et à petits talons, des pieds usés par le temps et le manque d’argent, des pieds aux ongles trop longs et trop sales, des pieds de touristes américaines aux allures sportives, des pieds maquillés par du rouge, du rose, des pieds peints au henné aux motifs arabisants, bref toutes sortes de pieds. Le citron, lui était toujours le même. Jaune. Il avait dû se perdre. Je l’ai imaginé tomber d’un panier de courses au milieu de salades, carottes, brocoli, d’une blanquette de veau et d’un filet de poisson. Il a dû vouloir voir le monde. Un coup de pied l’a envoyé se balader hors de ma vue.

Aucune chance de le revoir maintenant. Dépitée, j’ai regardé mes voisins. Ils soufflaient, ils transpiraient, ils puaient, ils étaient tous dans leur monde, à ne pas voir les autres, irrités dès qu’on les approchait de trop près. Mais, qu’est-ce que je fous là ? me suis-je demandée. Tout ça n’avait aucun sens, aucun but. J’étais à dix mille lieux des tempêtes. Je n’étais pas du tout où je devais être. J’ai commencé à me sentir angoissée. Et si j’étais perdue quelque part ? Vite, le portable. J’ai pris le portable et j’ai appuyé sur l’unique touche. Pas de couverture de réseau. Je croyais rêver. En fait, j’étais dans un cauchemar. D’habitude, je ne me souviens pas de mes cauchemars. Peut-être que j’étais dans un de mes cauchemars puisqu’il m’avait dit que je serai dans mon monde. Je n’avais pas eu le temps de réaliser que nous avions sacrément ralenti que j’ai vu un train débouler dans la station. Cette course m’avait amené sur un quai. Tout le monde s’est resserré pour être plus près des portes. Je ne pouvais pas sortir de là. En face de moi, il y a avait un dos de chemise, à droite une chevelure abondante qui chatouillait mon nez, à gauche une poussette qui ressemblait plus à une formule 1, et derrière moi, je n’avais pas envie de savoir ce qui était derrière moi, mais je pouvais bien imaginer que c’était un homme parce que je sentais je sentais son souffle lourd dans ma nuque. On est monté dans le train avant que tout le monde ne soit sorti. S’en est suivi, un espèce de mouvement de va et vient entre le bord du quai et la porte du métro avec mon bras qui a été emporté par une femme qui descendait. Mon portable ! J’ai cru qu’elle voulait me le voler, mais, en fait, elle était juste malpolie, mal élevée et furieuse pour je ne sais quelle raison. J’ai réussi à fourrer mon portable dans ma poche. J’ai décidé de garder ma main dans ma poche pour le surveiller. Ça poussait derrière pour que mille autres personnes puissent entrer alors que ça faisait un moment qu’il n’y avait plus de place pour personne. Par quel miracle, nous sommes tous entrés. Je me suis retrouvée collée à la vitre, de la porte en face de l’entrée du train. J’ai eu le réflexe de regarder le nom de la station. La peur a vraiment gagné tout mon corps quand je me suis rendue compte que cette station n’avait pas de nom. Je ne savais pas où j’allais, ni où j’étais. La seule chose qui m’a rassuré, c’est que je connaissais le métro, son fonctionnement, ses règles. Je trouverais une sortie à un moment. Je n’ai pas voulu penser au pire. En tout cas, les gens ne semblaient pas me vouloir du mal. En fait, ils se foutaient éperdument de mon existence. Le signal sonore annonçait la fermeture des portes. Le train a démarré. J’ai vu un homme sur le quai d’en face se baisser pour ramasser quelque chose près de ses pieds. Je ne voyais pas ce qu’il voulait ramasser. Ça m’a intriguée. Le train démarrait. Je voulais absolument voir ce qu’il ramassait. C’est le genre de truc qui me rend dingue, l’idée de se dire qu’on ne saura jamais e qui s’est passé parce qu’il sera impossible de revenir en arrière pour voir l’homme et lui poser la question. J’ai horreur de ne pas savoir. Même les plus petits détails. Il m’est déjà arrivé dans un couloir de métro de reculer de quelques pas pour lire la fin d’une pub pour savoir tout ce qui a été écrit. Le train s’engageait dans le tunnel. Il s’est relevé et tenait dans sa main un citron jaune vif. Je l’ai vu le mettre dans sa poche. Et sourire.